
La question de la sécurité alimentaire, étroitement liée à la préservation des ressources halieutiques, s’impose déjà comme un test majeur pour les nouvelles autorités. À la Primature, une décision d’attente sur l’attribution de nouvelles licences de pêche dans les pêcheries démersales côtières marque un tournant que les acteurs du secteur qualifient de prudent, voire décisif, pour l’avenir de l’alimentation nationale.
Pendant près de quatre heures de discussions, industriels, pêcheurs artisans, mareyeurs et représentants de l’administration ont confronté leurs analyses sur l’état des ressources marines. Autour de la table figuraient notamment le GAIPES (Groupement des armateurs et industriels de la pêche au Sénégal), l’Union nationale des mareyeurs du Sénégal (UNMS), l’UNAPAS, ainsi que le Réseau national des Conseils locaux de pêche artisanale (CLPA), aux côtés des services techniques de l’État.
La rencontre, initialement placée sous la présidence du Premier ministre Ahmadou Al Aminou Lo, s’est finalement tenue sous la conduite de son directeur de cabinet, en présence de la ministre des Pêches et de l’Économie maritime, Amy Mara Dièye. Au cœur des échanges : la question sensible de l’ouverture de nouvelles licences de pêche. Pour les acteurs de la pêche artisanale, une telle décision aurait accentué la pression sur des stocks déjà fragilisés, alors même que la pêche constitue une source essentielle de protéines pour des millions de Sénégalais.
L’exposé du Centre de recherches océanographiques de Dakar-Thiaroye (CRODT) a joué un rôle déterminant dans les débats. Les données scientifiques présentées confirment une situation préoccupante : si un stock résiduel estimé à environ 2 950 tonnes existe encore, plusieurs espèces démersales côtières sont déjà surexploitées ou en situation de vulnérabilité. Selon les représentants des CLPA, ces espèces partagent le même écosystème, ce qui rend toute pression supplémentaire potentiellement risquée pour l’équilibre global des ressources. « Prélever davantage sur une espèce, c’est fragiliser l’ensemble du système », a résumé un intervenant.
Entre impératif de conservation et enjeux économiques
Depuis deux décennies, les acteurs de la pêche artisanale affirment avoir consenti d’importants efforts de conservation. Ces efforts auraient permis de réduire la pression sur les zones côtières, désormais considérées comme des réserves stratégiques pour l’alimentation nationale.
Mais la perspective d’une ouverture de nouvelles licences a ravivé les tensions. Les organisations professionnelles estiment qu’une telle mesure pourrait remettre en cause des années d’ajustement et de gestion prudente des ressources. Au-delà des enjeux internes, la dimension internationale a également pesé dans les discussions. Le Sénégal est actuellement sous surveillance de l’Union européenne dans le cadre de la lutte contre la pêche illicite, non déclarée et non réglementée (INN).
Pour les représentants du secteur artisanal, toute décision perçue comme une augmentation de l’effort de pêche pourrait aggraver les tensions avec les partenaires européens et exposer le pays à un durcissement des sanctions commerciales. Le spectre d’un « carton rouge » européen a ainsi été explicitement évoqué au cours des échanges. Face à ces éléments, les autorités ont finalement opté pour une approche d’attente. Selon les participants, la Primature et le ministère des Pêches ont reconnu la sensibilité de la situation et la nécessité de s’appuyer sur les données scientifiques disponibles.
Il a ainsi été décidé que les procédures administratives déjà engagées se poursuivront, mais que toute nouvelle attribution de licences sera suspendue dans l’attente d’une décision définitive fondée sur les avis scientifiques. Une nouvelle réunion de concertation devrait être organisée lorsque le Premier ministre sera disponible, afin d’examiner de manière formelle les conclusions des experts et de définir une orientation claire. Pour les acteurs de la pêche artisanale, cette suspension provisoire constitue un signal encourageant. Elle est perçue comme une reconnaissance du rôle central des ressources halieutiques dans la sécurité alimentaire nationale. Mais sur le terrain, la prudence reste de mise. « Pour l’instant, ce ne sont que des engagements. Nous attendons des actes concrets », a averti un représentant des CLPA.
